Travail en entreprise : comprendre les règles du jeu

« Entreprise : Un outil ingénieux pour récupérer des profits sans responsabilité individuelle » – Ambrose Bierce

Disclamer : Le modèle décrit dans cet article ne s’applique pas à toutes les entreprises. Je l’ai plutôt observé dans les grandes entreprises, à différents degrés. Bien qu’assez cynique, il est utile pour mieux comprendre les dynamiques et comment tirer son épingle du jeu.

Notre société occidentale est fondée autour de la valeur fondamentale du travail. Il suffit d’écouter les débats politiques pour s’en rendre compte. Un adulte passe la majorité de ses journées à son travail.
Certains sont satisfaits de leur travail et peuvent s’y épanouir, et si c’est votre cas, c’est très bien et précieux, profitez-en.

Mais pour beaucoup, c’était aussi mon cas, de nombreuses frustrations viennent avec le travail.
J’étais embêté de voir certains collègues qui travaillaient très dur, en étant consciencieux, stagner à leurs postes des années sans augmentations ni réelle reconnaissance. Alors que d’autres, souvent beaucoup moins consciencieux et « produisant » moins, montaient rapidement les échelons de la hiérarchie.
Comment ? Tout simplement en concentrant leurs efforts non pas sur la valeur réelle mais sur la valeur perçue, c’est à dire sur l’image et la visibilité de leur travail.
Et c’est assez simple, il suffit de parler fort en réunion, d’envoyer les bons mails pour s’attribuer le mérite des réalisations (qui ne sont pas totalement les nôtres), de créer des liens relationnels avec la hiérarchie (« networking » ou copinage).
Et d’utiliser son temps pour essayer de porter des « actions transverses » bien visibles, avec le reporting auprès de la hiérarchie. Tout ça prend du temps, et se fait donc à la place de la production de valeur réelle, que les autres collègues réalisent.
La valeur réelle est bien différente de la valeur perçue, et souvent son opposé. On pourrait parler d’illusion de la valeur.

Est-ce un problème ? En tout cas ça crée de grandes frustrations parmi ceux qui travaillent vraiment, et peut conduire certains (qui ne veulent pas jouer le jeu de la politique et du copinage) à ne plus s’investir et faire le strict minimum.

Il y a trois types de personnes en entreprise. Ceux qui ont compris qu’ils peuvent monter plus haut en faisant de la politique plutôt que du travail consciencieux. D’autres qui ont compris que venir au travail et faire le strict minimum payera pareil. Et ceux qui ne réalisent ni l’un ni l’autre.

L’entreprise n’est pas un être vivant et n’a donc pas de valeurs humaines (loyauté, reconnaissance). Ce sont donc les dynamiques et « règles » (normes culturelles et sociétales) qui régissent le fonctionnement interne.
Ces principes ont été théorisés par MacLeod et le Principe de Gervais et sont très intéressants pour mieux comprendre les dynamiques qui gouvernent le travail. Evidemment ces « règles » ne s’appliquent pas partout, et souvent de manière plus forte dans les grandes entreprises.

Après l’explication de ces principes, nous verrons comment essayer de tirer son épingle du jeu.

Le modèle MacLeod de l’entreprise

Le modèle MacLeod catégorise et théorise le comportement des trois profils dans l’entreprise. Ce modèle est bien sûr une simplification.

Attention, les noms sont connotés négativement : il ne faut pas les prendre pour leurs significations classiques (« Perdant » ne veut pas dire perdant dans la vie, mais bien dans le cadre de l’entreprise. Idem pour « sociopathe », on parle bien d’un comportement en milieu professionnel). Ne soyez donc pas vexés par le vocabulaire employé dans la suite de l’article (on aurait pu remplacer sociopathe par requin…).
Ce modèle est très détaillé en anglais sous le nom de Principe de Gervais.

Sociopathe (sociopath) : Profil avec un comportement professionnel amoral, qui manipule et planifie son ascension hiérarchique. Ce sont les personnes prêtes à pousser les autres et les manipuler pour atteindre leurs objectifs, avec une vision de l’entreprise comme d’un jeu ayant comme seul but d’arriver au sommet.
Ils ont bien compris que pour monter il faut jouer le jeu politique, se construire une image (en s’attribuant les réussites des autres et en leur repoussant les échecs). Dans les entreprises suffisamment grandes, ces profils montent les marches et accèdent aux postes de direction, sélectionnant également les profils similaires pour les promotions.
On a tous connu des collègues de ce genre qui ont « les dents qui rayent le plancher ».

Ignorant (clueless) : Personne avec une grande loyauté envers l’entreprise et qui ne se rend pas compte que l’entreprise n’est pas loyale envers elle. Elle va toujours suivre les directives de sa hiérarchie en étant heureuse d’avoir son attention, souvent en travaillant très dur.
Les « ignorants » accèdent typiquement aux postes de management intermédiaire, où ils vont former un rôle d’interface entre les « sociopathes » et les « perdants » : ils vont pouvoir faire descendre les décisions parfois impopulaires de la direction tout en n’ayant aucun pouvoir de décision.
La direction en veut toujours plus avec moins de moyens, et quand les « perdants » s’en rendent compte et sont énervés, ils ne peuvent se plaindre qu’aux « ignorants », qui n’ont pas le pouvoir de changer les choses et qui font souvent de leur mieux.
De la même manière, les « sociopathes » se servent des « ignorants » pour faire réaliser les actions risquées et piloter les changements, en s’attribuant le mérite en cas de réussite ou en faisant porter le chapeau à l’ignorant en cas d’échec.

Perdant (looser) : C’est le salarié qui produit plus qu’il gagne et qui ne gagne pas plus s’il dépasse ses objectifs (mauvais deal économique dans l’entreprise).
On peut en réalité distinguer trois types de perdants :

  • Le perdant sur-performant, qui travaille énormément et rend lui-même sa situation encore moins équitable niveau compensation. Il glisse peu à peu vers le rôle d’ignorant (à mesure que son investissement augmente avec sa loyauté, sans se rendre compte qu’il n’est pas correctement rétribué et valorisé). Il sera généralement promu dans un rôle de management intermédiaire, ayant montré qu’il savait travailler dur et qu’il pouvait se faire exploiter sans se plaindre ni exiger plus. Il est « corporate ».
  • Le perdant qui fait le strict minimum. Il s’est rendu compte que plus d’investissement n’amènera aucun bénéfice (mais la perte de beaucoup d’énergie et de temps). Il sait que l’entreprise n’est pas loyale et le rôle dominant de la politique et du copinage pour monter (terrain d’excellence des « sociopathes »). Il se comporte donc logiquement, en faisant le strict minimum pour empocher son salaire, et cherche son épanouissement et le sens de sa vie en dehors du travail. Travailler plus serait un comportement du profil « Ignorant », car ce ne serait pas valorisé ni rentable.
  • Le perdant sous-performant. Ce rôle est très difficile à jouer car il ne peut être pérenne et s’il est détecté, le salarié se fera licencier. C’est le chemin provisoire que peut prendre un futur « sociopathe », en utilisant son temps et énergie pour vite monter un plan, jouer la politique et le copinage pour monter rapidement dans la hiérarchie. C’est le cas de quelqu’un qui se rend compte que s’investir pour être sur-performant ne vaut pas le coup et qui libère alors plein d’énergie pour se concentrer à manoeuvrer pour saisir une bonne opportunité. Il sait que son approche et risquée mais n’a pas l’intention de rester un « perdant » toute sa vie.

Est-ce que vous vous reconnaissez, même partiellement, dans un de ces rôles ?

Survivre en entreprise

Ce modèle se retrouve à un degré variable dans bon nombre d’entreprises et la perspective globale peut être cynique et déprimante. Mais il faut bien relativiser (ce modèle est une simplification) et se rendre compte que réussir sa carrière n’est pas réussir sa vie, que nous pouvons choisir un chemin pour s’épanouir et être heureux.

De quelle position vous rapprochez-vous ?

  • Si vous êtes un « perdant » sur-performant, vous êtes dans une bonne position. Vous savez vous motiver, vous avez une force de travail. Par contre, est-ce que donner toute votre énergie et votre temps pour le bénéfice de l’entreprise (de ses actionnaires ou propriétaires) est une bonne idée ? Sinon, il suffit de réorienter vos efforts supplémentaires pour en tirer un bénéfice personnel : apprendre de nouvelles compétences, développer une passion ou un projet perso, s’occuper de votre santé et de vos proches, etc. Il faut vous libérer de la pression d’en faire toujours plus et se limiter à faire votre travail, en surveillant les heures supplémentaires non rémunérées qui amènent le stress et mangent votre temps (au risque de burn out). Votre vie, votre épanouissement, votre bonheur n’est-il pas plus important que le chiffre d’affaire de votre entreprise ?
  • Si vous êtes un « perdant » qui fait le strict minimum, cette situation vous convient peut-être déjà. Mais c’est une situation qui peut être difficile à vivre et aliénante pour certains: quel est le sens d’aller 8h par jour donner son temps pour quelque chose dans lequel on ne croit pas, alors que la vie est si courte ? Pour un rôle où on peut être remplacé demain si besoin. Il faut faire attention à ne pas totalement laisser disparaitre sa motivation personnelle et sa créativité. Il peut y avoir un gros impact sur la vie personnelle. Le défi est alors de réussir à retrouver de la motivation, pour ses projets personnels, pour apprendre et progresser, se trouver des passions, pour soi. Trouver un sens à sa vie qui nous donne envie de sourire le matin et d’aller de l’avant.
  • Si vous êtes un « ignorant » et que vous le réalisez, vous n’en êtes plus vraiment un. Tout est peut être bien pour vous, mais l’entreprise n’étant par définition pas loyale, un changement organisationnel pourrait rendre la situation compliquée… Mettez-vous tous vos oeufs dans le même panier ?

Et si vous voyez le travail comme un jeu et voulez monter tout en haut, avoir du pouvoir, de l’argent ? Quitte à écraser les autres sur votre chemin pour gagner le jeu ? Si c’est votre choix, vous savez déjà comment faire. Mais réfléchissez bien à vos objectifs.
Je vous conseille d’écouter le discours poignant d’Emmanuel Faber (DG de Danone) à la remise des diplômes HEC.

Il vous faudra vaincre trois grandes maladies […]: le pouvoir, l’argent et la gloire. La gloire ? Ne vous en souciez pas, c’est une course sans fin qui ne mène nulle part. Le seul intérêt des listes honorifiques est d’y lire son propre nom, personne ne s’intéresse aux autres noms. L’argent… J’ai rencontré tant de gens quand j’étais banquier d’affaire, je parcourais le monde et je le fais encore, tant de gens qui étaient prisonniers de l’argent qu’ils avaient gagné. Ne soyez jamais esclave de l’argent. Restez libre. Sachez pourquoi vous gagnez de l’argent, sachez ce que vous en faites. Soyez libre. Et le pouvoir… Regardez autour de vous, tous ces gens qui ont du pouvoir et qui ne font rien avec. Simplement pour conserver ce pouvoir, pour que ça continue un jour de plus. Le pouvoir n’a de sens que dans un esprit de service […] – Emmanuel Faber – Cérémonie de remise des diplôme HEC.

N’oubliez pas que vous êtes maitre de votre destin, que vous avez le choix. Vous êtes libre de déterminer vos objectifs professionnels :

  • Faire une « carrière » impressionnante, monter les marches de la société ?
  • Avoir un travail qui demande peu d’efforts et de temps, agréable (ambiance, collègues), et trouver son épanouissement dans la vie personnelle ?
  • Se libérer progressivement du salariat et vivre une vie selon ses propres termes ?
  • S’investir pour « changer le monde » (ex : travailler pour une entreprise non lucrative, en créant son entreprise, etc.) ?

Profitons de cette liberté extraordinaire d’être vivant avec tous les moyens de notre époque, et d’avoir le choix.
Ce choix que personne ne peut faire à notre place.

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